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L’univers des « hackers » fait aujourd’hui l’objet de multiples intérêts et questionnements.

Issue d’une longue lignée de précurseurs dont on peut retracer les origines dans les années 60, le mouvement hacker n’a eu de cesse d’imprégner la culture populaire au fil des décennies.

Médiatisé à l’origine comme des pionniers d’un monde en pleine transformation numérique, puis comme des hooligans du net 1 avec la figure du « cracker », les hackers reviennent aujourd’hui avec de nouveaux espaces pour diffuser une nouvelle éthique du travail. Se réunissant dans ces « tiers lieux » que sont les hackerspaces, fablabs et autres makerspaces, ils entendent mettre à disposition du grand public des outils industriels mais surtout du savoir faire et des connaissances techniques.

Hérité de leur fameuse éthique « hacker », ce partage des connaissances libre et sans limite entend permettre à tout un chacun de s’approprier des outils et du savoir faire longtemps destiné au milieu professionnel. Élaborant des nouveaux lieux de partages, le hacker a fini par acquérir ses lettres de noblesses au travers d’un mouvement de transformation du rapport au travail. Mais ce phénomène est-t-il si nouveau que cela ?

Une origine universitaire

Ainsi dès 1984, le livre de Steven Levi « Hackers: Heroes of the Computer Revolution » fut un des premiers a faire état de l’esprit de ces collectifs, de cette « éthique hacker2 » dont internet a hérité. Les points majeurs que l’auteur met en lumière pour définir le rapport des hackers à l’information et à la technique sont les suivants :

-L’accès aux ordinateurs et à l’information doit être universel et sans limitations.

– La décentralisation doit être encouragée en dépit de l’autorité dont il faut se méfier.

– Les hackers doivent être jugés selon leurs hacks, et non selon de faux critères comme les diplômes, l’âge, l’origine ethnique ou le rang social.

-On peut créer l’art et le beau à l’aide d’un ordinateur.

-Les ordinateurs peuvent améliorer notre vie.

Ces valeurs qui prônent le partage des connaissances s’inscrit dans la droite lignée des valeurs universitaires dont les hackers tirent leurs origines. Ainsi Richard Stallman, un des hackers les plus reconnus aujourd’hui et qui est au cœur du mouvement du logiciel libre, fut étudiant de l’université de Harvard pour ensuite quitter le monde universitaire et se consacrer à la programmation informatique. Le projet GNU dont il est le fondateur fut au cœur de la diffusion des logiciels libres dont le système d’exploitation Linux en est le clair hériter.

Suivant cette « éthique hacker » fondatrice du mouvement, beaucoup de hackerspaces utilisent et participent aujourd’hui à des projets autour du mouvement du « libre ». Logiciels, matériels, ainsi que des ressources documentaires sous licence libre alimentent ainsi un patrimoine informationnel commun.

De l’idéologie libertaire dans le travail.

Héritée du mouvement hippie des années 60 dont plusieurs hackers ont fait parti, l’idéologie libertaire est aujourd’hui partie prenante du mouvement. Le droit de s’approprier, modifier et diffuser du contenu ne serait sans rappeler un certain slogan mythique du mouvement contestataire de Mai 68 en France: « Il est interdit d’interdire ». Si cette vision à la visée libératrice est parfois renvoyée à une « utopie obsolète3 », elle perdure encore dans le mouvement hacker et transparaît dans leur rapport au travail.

S’affranchir de la hiérarchie et privilégier la coopération directe, transformant le travail en hobbies tout en mettant l’argent à distance, voici comment on pourrait résumer le cœur de l’idéologie hacker dans son rapport à une tache considérée comme aliénante. Cette nouvelle éthique du travail orientée vers la passion du « faire » (Lallement, 2015) est au cœur des différents tiers lieux et a même commencée a questionner le monde de l’entreprise.

Depuis la diffusion du mouvement des hackerspaces mais surtout des fablabs dans le monde, on voit apparaître de plus en plus d’acteurs du milieu professionnel dans ces lieux auparavent marginalisés. Salarié-e-s, ingénieur-e-s, auto-entrepreneu-ses-res et grandes firmes commencent a côtoyer ces lieux étranges et sont parfois les sponsors officiels lors de grands éventements4. Dans un monde du travail en crise perpétuelle, le mouvement hackers semble apparaître pour certaines firmes, une source d’inspirations à profit d’une évolution future. Tirant clairement ses influences du mouvement hacker, l’entreprise Google fut par exemple l’une des premières a avoir diffuser l’optique du « travail-passion » au sein de ses locaux. Véhiculant une imagerie fun, colorée et décontractée, elle se voudrait partie prenante d’un renouveau du monde professionnel. Mais jusqu’où va cette remise en question du rapport au travail ?

Transformation sociale ou renouvellement du capitalisme?

Le rapport au travail vu comme une passion et une fin en soi a été analysé selon le philosophe Pekka Himanen comme une transformation du monde à l’ère de l’information. En effet cette éthique hacker est selon ce même auteur, « une nouvelle éthique du travail qui s’oppose à l’éthique protestante du travail telle que l’a définie Max Weber. » Constituant une innovation sociale susceptible d’avoir une portée qui dépasse largement les limites de l’activité informatique, elle se voudrait en proie à une transformation du monde social dans son ensemble.

Mais n’y aurait t-il pas dans ce mouvement des traits communs avec les fondements même du capitalisme ? Cette idéologie libertaire au cœur du mouvement hacker n’est-t-elle pas également au fondement du capitalisme des origines que certains hackers entendent combattre ?

Dans l’ouvrage majeur de Luc Boltanski et Eve Chiapello «  le nouvel esprit du capitalisme », les deux sociologues entament une critique renouvelée du monde capitaliste aujourd’hui. Dans leurs écrits, la force et la perpétuelle transformation du capitalisme réside en sa capacité a absorber et intégrer différentes formes de critiques à son encontre. Selon eux, une des intégrations majeure que les institutions utilisent pour se renouveler serait une critique artistique. Cette dernière critique affirme que le monde capitaliste ne répondrait pas aux aspirations de liberté et d’épanouissement des individus.

Ainsi en élimant le poids de la hiérarchie, en externalisant une partie de la production aliénante et en adoptant une imagerie plus décontractée, une partie des entreprises ont su prendre le virage modernisant du milieu professionnel échappant ainsi à un crack éventuel. Cette imagerie plus épanouissante du monde du travail n’est pas sans rappeler l’émergence ces dernières décennies du nouveau management participatif. Plus horizontal et moins paternaliste, il entend adopter de nouvelles mesures de modification du rapport entre salariés et patrons.

On voit qu’aujourd’hui avec l’expansion des fablabs, de plus en plus d’acteurs professionnels intégrant ce milieu, allant même jusqu’à recruter des membres au sein de leurs entreprises. Ces travailleurs-passionnés se formant en autodidactes fascinent en effet et peuvent être vues comme des éléments novateurs non négligeables. Le mode de fonctionnement des hackerspaces est lui aussi vue comme un modèle potentiellement a adopter en entreprise.

Il est nul doute qu’a l’avenir, le mouvement hacker sera en proie a modifier notre paysage sociale dans son ensemble. D’abord l’information, ensuite le travail, bientôt la finance grâce aux crypto-monnaies, il est nul doute que l’univers des hackers continuera a faire parler de lui. Mais est t il vraiment si subversif qu’on le croit ?

Bibliographie

Boltanski Luc, Chiapello Eve, « Le nouvel esprit du capitalism », Gallimard 1999.

Lallement Michel , « L’Âge du faire. Hacking, travail, anarchie » Paris, Seuil, 2015

Levi Steven « Hackers: Heroes of the Computer Revolution » 1984.

Monteil Pierre-Olivier . Mai 68, une utopie obsolète ?. In: Autres Temps. Cahiers d’éthique sociale et politique. N°51, 1996. pp. 26-34.

Nissenbaum Helen « Hackers and the contested ontology of cyberspace », New Media and Society, 2004, 6, p. 198.

Torvalds Linux , « L’Éthique hacker et l’esprit de l’ère de l’information » 2001.

Weber Max « L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme », Flammarion 2000; Jean-Pierre Grossein, Gallimard 2003.

 

Webographie

-http://www.persee.fr/doc/chris_0753-2776_1996_num_51_1_1891

-https://www.numerama.com/magazine/29301-castorama-economie-collaborative-partage-open-source-diy-impression 3d.html

 

1Expression tirée de l’article de Helen Nissenbaum « Hackers and the contested ontology of cyberspace », New Media and Society, 2004, 6, p. 198.

2Déontologie qui prône entre autre la liberté d’accès aux informations mais aussi le jugement à l’aune du travail effectué et non des diplômes accumulés.

3http://www.persee.fr/doc/chris_0753-2776_1996_num_51_1_1891

4https://www.numerama.com/magazine/29301-castorama-economie-collaborative-partage-open-source-diy-impression-3d.html