Interview Christine Salem

Christine Salem est une musicienne de Maloya, musique traditionnelle de l’île de La Réunion longtemps mal considérée. Chanteuse et percussionniste, elle a récemment ajouté la guitare à sa palette de sons et n’hésite pas à mélanger les genres sans dénaturer son style. Retour sur notre rencontre avec cette activiste musicale, lors du festival Rio Loco 2017 consacré aux musiques de l’océan indien.

Présentation

Je chantais déjà dans le ventre de ma mère, je pense (rires). Je viens d’un endroit modeste, j’ai appris la musique dans la rue, j’habitais dans un quartier où il y avait pas mal de musiciens : percussionnistes, pianistes. On traînait le soir, on faisait de la musique en bas de l’immeuble. C’est avec ces potes là que j’ai appris plein de musiques du monde entier, ils étaient plus âgés que moi. J’écris depuis gamine, j’ai aussi fait partie d’un groupe où j’étais seulement choriste, mais quand le manager a vu que j’écrivais des textes, il m’a dit «  ça serait bien que tu travailles des chansons ». Au départ c’était Salem Tradition, et depuis 2011, je suis sur mon nom, parce que c’est moi qui compose, et c’était un changement conseillé par mon environnement professionnel.

Vous avez commencé à pratiquer la musique par le chant ?

Oui, j’avais des potes qui jouaient dans les bars, ils m’apprenaient l’accompagnement guitare, et je chantais un peu. Les percussions on en faisait déjà dans le quartier mais sur scène, c’était plus du chant. Dans le quartier on jouait un peu de tout, surtout les instruments traditionnels, par exemple : le Kayamb, un assemblage carré de tiges de la canne à sucre dans lequel on met des graines, et le Rouleur, un tonneau avec de la peau de vache ou de bœuf d’un côté et une ouverture à l’autre extrémité. Depuis le dernier album, j’ai rajouté des instruments harmoniques comme la guitare mais jusqu’en 2016, sur mes disques ce n’était que des percussions et des voix.

Dans ce dernier album, vous avez exploré d’autres genres musicaux en les mélangeant au Maloya, comment est venu cette envie d’explorer d’autres styles ?

Ce que je dis souvent, c’est que c’est le Maloya qui est venu me chercher, et puis honnêtement, j’en avais marre d’entendre des gens à La Réunion dirent que le Maloya n’était pas une musique, que l’on ne pouvait pas en vivre, et j’ai fait fi de ça. Je suis encore une militante de cette musique mais le dernier album, j’étais vraiment dans l’idée de faire voyager ce courant musical, j’avais décidé de penser un peu à moi, j’adore le blues donc j’ai voulu faire un mariage des genres, sachant que c’est aussi la même histoire. Je suis aussi quelqu’un de très spontané, la chanson reggae, ça m’est venu comme ça. Ça m’arrive même de créer des chansons sur scène. Il y a quelque chose d’envoûtant dans le Maloya, tu te laisses emmener.

Est-ce que vous pouvez nous parler de l’aspect historique de cette musique ?

Le Maloya a été interdit parce que c’était une musique qui venait des cérémonies que l’on appelle Service Kabaré pratiquées par les familles d’origines malgache, africaine, comorienne, c’est une musique qui fait appel aux esprits, qui crée la connexion entre les morts et les vivants. Quand les déportés arrivaient à la réunion et étaient réduits en esclavage, ils étaient obligés de se convertir, ils devaient mettre de côté leur croyance et se plier à la religion chrétienne. Le Maloya a longtemps était vu comme de la sorcellerie, c’était mal connoté. Il y a eu un documentaire «  Salem tradition inspiration mystique » (2014) dans lequel je pars sur les traces de mes racines à Madagascar et aux Comores et quand ce documentaire est passé à la télé à La Réunion, beaucoup de gens ont dit : «  on comprend mieux maintenant ». Il y a eu une acception de la musique et de son contenu. En 2011, j’ai été décorée chevalier des arts et des lettres, j’ai été surprise au départ mais d’un autre côté, je suis me dit que cette musique avait gagné en reconnaissance.

Pour revenir sur le Blues, c’est une musique à laquelle vous êtes venu comment ?

En écoutant la radio quand j’étais petite, et j’aimais aussi le Gospel pour les voix. C’est des musiques que l’on ne peut pas chanter pour chanter, il faut que je le vive pour aller au fond de moi-même et donner tout ce que j’ai. Même si un grand artiste m’invite à collaborer sur un enregistrement, si ses chansons me plaisent pas, je vais dire non. J’ai envie de me sentir vivante dans ce que je fais.

Interview réalisé par Hugues Marly pour Campus FM Toulouse – festival Rio Loco – Juin 2017.

(crédit photo : Franck Loriou)